Shelley Duvall épuisée sur le plateau de tournage de Shining

Le visage de Wendy Torrance n’a pas besoin d’effets spéciaux pour transmettre la peur. Dans Shining, ses yeux rougis, sa respiration coupée et ses gestes désordonnés donnent l’impression qu’elle ne joue plus. Shelley Duvall semble réellement chercher une issue face à Jack Nicholson.

Cette détresse n’est pas née uniquement devant la caméra. Le tournage du film de Stanley Kubrick s’est étiré pendant plus d’un an et a demandé à l’actrice de rester dans un état de panique presque permanent. Des décennies plus tard, ses souvenirs racontent un travail aussi exceptionnel qu’épuisant.

Kubrick voulait une peur impossible à simuler

Stanley Kubrick ne cherchait pas une héroïne calme ou élégante. Sa Wendy devait paraître vulnérable, débordée et constamment menacée. Pour obtenir cette tension, le réalisateur multipliait les prises et reprenait les scènes jusqu’à ce que chaque réaction corresponde exactement à ce qu’il avait en tête.

La méthode était déjà éprouvante pour toute l’équipe. Elle l’était davantage encore pour Shelley Duvall, dont une grande partie du rôle consistait à hurler, pleurer ou reculer devant un homme devenu meurtrier. Contrairement à Jack Nicholson, qui pouvait relâcher la pression entre deux scènes, elle devait retrouver sa terreur dès que la caméra repartait.

Les journées pouvaient durer douze heures. Pendant les neuf derniers mois de tournage, Duvall disait avoir pleuré cinq ou six jours par semaine. « C’était tellement difficile de rester hystérique aussi longtemps », confiera-t-elle en décrivant cette période.

La scène de l’escalier est devenue le symbole du tournage

Un passage résume à lui seul cette fatigue. Wendy monte les marches à reculons, une batte de baseball à la main, tandis que Jack s’approche en la provoquant. Sa voix tremble, ses bras paraissent trop faibles pour tenir l’arme et chaque pas semble pouvoir être le dernier.

La séquence a longtemps été associée au chiffre vertigineux de 127 prises. Ce total a depuis été contesté par des spécialistes de la production, qui évoquent un nombre inférieur. La bataille autour du chiffre ne change pourtant pas l’essentiel : la scène a été répétée encore et encore jusqu’à pousser l’actrice dans un état d’épuisement visible.

Des images tournées dans les coulisses montrent une Shelley Duvall à bout, allongée sur le sol ou essayant de reprendre ses esprits. Elle perdait même des cheveux sous l’effet du stress. À l’écran, cette fragilité devient la matière première du film. Hors caméra, elle avait un coût bien réel.

Une relation plus complexe que la légende

Avec le temps, le récit s’est parfois transformé en une histoire simple : Kubrick aurait torturé son actrice pour fabriquer une grande performance. Duvall elle-même a toujours livré une version plus contradictoire.

Elle a qualifié l’expérience de « presque insupportable », avant d’ajouter qu’elle avait aussi été enrichissante sous d’autres aspects. En 2001, elle assurait qu’elle n’échangerait ce tournage contre rien au monde, parce qu’il lui avait beaucoup appris. Puis elle ajoutait aussitôt : « Je ne voudrais pas recommencer. »

Lorsqu’elle est revenue sur cette période bien plus tard, elle a également décrit Kubrick comme un homme « très chaleureux et amical » avec elle. Cela n’efface ni les disputes ni les journées interminables. Cela rappelle seulement qu’une relation de travail peut être violente dans son exigence sans correspondre parfaitement à la caricature construite après coup.

Une performance longtemps mal jugée

À la sortie de Shining en 1980, certains critiques ont reproché à Shelley Duvall d’en faire trop. Elle a même été nommée aux premiers Razzie Awards dans la catégorie de la pire actrice. Le jugement paraît aujourd’hui presque absurde tant son interprétation est devenue inséparable du film.

Cette nomination a finalement été annulée en 2022. Entre-temps, le regard porté sur Wendy Torrance avait changé. Ses cris, ses hésitations et son corps constamment replié ne sont plus perçus comme des faiblesses de jeu. Ils montrent une femme ordinaire enfermée avec un homme dont elle comprend progressivement qu’il veut la tuer.

Jack Nicholson incarne la menace, mais Shelley Duvall fait ressentir la peur. Sans elle, l’hôtel Overlook resterait un décor splendide peuplé de fantômes. Avec elle, chaque couloir devient un piège. Quarante-six ans après la sortie du film, c’est peut-être la revanche la plus juste pour une actrice à qui ce rôle a tant demandé.