Contient des spoilers pour « L'Odyssée ».
Bien que le monde mythique de « L’Odyssée » soit nouveau pour Christopher Nolan, ses empreintes digitales le parcourent partout. Il s’agit de son histoire non linéaire emblématique, racontée hors séquence grâce à un montage souligné, condensant une vaste étendue de temps et d’espace en une expérience serrée. La grandeur de Nolan est là, bien qu'un peu plus embellie pour maintenir le sentiment mythopoétique. Et bien sûr, il y a son astuce narrative la plus célèbre : la réponse du troisième acte au mystère persistant de son film. Mais dans « L’Odyssée », le réalisateur renverse ses propres conventions.
Les fans de Nolan connaissent bien le principe – la question répétée, évoquée à plusieurs reprises depuis le début jusqu'au dernier chapitre, où l'information clé est révélée. Dans « Memento », c'est l'histoire de Sammy Jankis. Dans « Interstellar », c'est le fantôme dans la bibliothèque. Dans « Le Prestige », c'est l'astuce de la téléportation. Et dans « L'Odyssée », la question est posée à plusieurs reprises à Ulysse (Matt Damon) tout au long de son long voyage de retour à Ithaque : Pourquoi ne veut-il pas rentrer chez lui ?
C'est le fondement de l'angle unique de Nolan : la peur du retour d'Ulysse, et pas seulement la colère de Poséidon, a renversé le destin contre lui. Dans l'acte final, nous obtenons la réponse alors qu'Ulysse déguisé avoue à Penelope (Anne Hathaway) les horreurs qu'il a commises à Troie. Cependant, contrairement aux rebondissements d'autres films de Christopher Nolan, c'est une révélation que nous aurions tous dû voir venir, ce qui ajoute à son impact.
Le truc d'un homme pour enfreindre la loi de Zeus pour toujours
Dès le début, « L'Odyssée » souligne que tout décorum dans ce monde antique est construit sur un ensemble de normes morales de base appelées « Loi de Zeus ». Cela dicte principalement la manière de traiter les invités et les étrangers avec gentillesse et générosité, car ils peuvent être des dieux déguisés. C’est le principe fondateur sur lequel une grande civilisation a été bâtie et, comme le montre le film, cette civilisation est en train d’échouer.
Lorsqu'il revient enfin auprès de Pénélope, habillé en mendiant, Ulysse assume la responsabilité de cet effondrement. « Et si, en quittant le ventre du cheval et en ouvrant les portes de Troie, il voyait 10 ans de rage affluer dans cette ville en une nuit ? » dit-il. « Nous leur avons laissé un cadeau, une offrande de paix, qu'ils ont emporté chez eux. Nous avons violé tout ce qui est sacré entre les gens. »
C'est cet éclatement de l'alliance la plus fondamentale entre les hommes qui est présenté comme la source de la souffrance d'Ulysse. Plus important encore, c'est pourquoi, malgré ses affirmations contraires, il ne souhaitait vraiment pas rentrer chez lui, ainsi que pourquoi il mange avec impatience la fleur de lotus et oublie sa vie en faisant la vaisselle sur l'île de Calypso (Charlize Theron). « Le truc d'un homme pour enfreindre la loi de Zeus pour toujours », dit Ulysse à Pénélope. « Nous vivions dans un monde de palais, de commerce, de langues, aveugles à sa beauté, jusqu'à ce que nous le brisions. »
Le cheval de Troie est la trahison ultime
La façon dont Ulysse présente sa confession à la fin de « L'Odyssée » est familière. Cela fait écho à Don Cobb (Leonardo Dicaprio) dans « Inception », qui admet à la fin que c'est lui qui a implanté dans l'esprit de sa femme l'idée que son monde n'était pas réel – une idée qui l'a conduite à se suicider. Pourtant, dans tous les autres films de Nolan, la véritable pièce manquante est quelque chose que nous ne connaissons pas jusqu'à ce qu'on nous le dise. Dans « L'Odyssée », c'est quelque chose qu'on aurait dû comprendre dès le début.
C'est la vérité éclatante du film, du début à la fin. Le film s'ouvre sur le cheval, un cadeau destiné à poignarder celui qui le reçoit dans le dos, et à chaque instant, on apprend qu'un tel acte est une souillure de la loi sacrée. Chaque fois qu'Ulysse trouve une terre, ses habitants l'accueillent avec hostilité, car comment pourrait-il un jour recevoir un accueil chaleureux après avoir fait ce qu'il a fait ?
Lorsque nous assistons pour la première fois à la chute de Troie, c'est un triomphe. Lorsqu'on y revient lors de la confession d'Ulysse, il n'y a que de l'horreur. Le tour que joue Nolan cette fois-ci n'est pas de cacher la réponse, mais de la cacher à la vue de tous. Il n’est pas obligé de nous le cacher, car il sait que nous adhérerons au mythe. Et dans la confession, il renverse sa propre question. Pourquoi Ulysse ne veut-il pas rentrer à la maison ? Comment pourrait est-il déjà revenu chez lui après, selon ses propres mots, avoir brûlé le monde entier ?
