Critique Prince Des Ténèbres

Publié le par Avenue De L'Horreur

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Réalisé par : John Carpenter
Scénario de : John Carpenter
Acteurs : Donald Pleasence, Jameson Parker, Victor Wong, Lisa Blount, Dennis Dun
Année de production : 1987
Date de sortie en DVD/Bluray en France : 14 mars 2005 (Studio Canal)
Date de sortie au cinéma en France : 20 Avril 1988
Pays : Etats-Unis
Saga : -

 

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Synopsis

 

Un prêtre, des étudiants et quelques scientifiques entreprennent de mettre à jour le secret contenu dans un mystèrieux coffret gardé depuis des siècles par une secte religieuse. A l'intérieur un troublant liquide vert va vite mettre toute l'humanité en péril.

 

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Avis d'Opyros

 

Le Prince des Ténèbres est le deuxième volet de ce que Carpenter appellera par la suite, la trilogie de l'apocalypse (avec The Thing et L'Antre De La Folie). Il fait suite à l'échec commercial, du désormais cultissime, Les Aventures de Jack Burton Dans Les Griffes Du Mandarin. Cette déconvenue lui fit prendre quelques distances vis-à-vis des studios pour revenir à un cinéma plus modeste et indépendant. Le film ne fut accueilli avec guère d'enthousiasme à sa sortie, ce qui est une sorte d'habitude pour le Maître. Encore aujourd'hui, ce métrage reste dans l'ombre des autres chefs d’œuvres de Carpenter alors qu'il est sans doute l'un de ses métrages les plus aboutis et les plus angoissants.

Le film eu donc un budget limité, mais cela n'est jamais visible à l'écran. Les mouvements de caméra sont mesurés et l'ensemble est globalement assez lent. Les exubérances des aventures de Jack Burton laissent place à une épure totale de l'image. La scénographie répond également à cette exigence de mesure. La menace est souvent montrée immobile (le cylindre, les sans-abris, les personnages contaminés qui montent la garde, etc.).
Bien sûr, il existe quelques fulgurances lors des passages de confrontations physiques, néanmoins le film est baignée dans une atmosphère pesante, loin de l'hystérie horrifique de certaines productions du genre. Le spectateur est littéralement écrasé par cette "pesante étrangeté" prégnante dès les premières minutes de l'oeuvre.

Concernant l'histoire, on suit une bande de scientifique, aidée d'un prêtre, partis à l'assaut d'un étrange cylindre rempli d'un liquide verdâtre qui repose dans le sous-sol d'une église, dont l'ancien gardien, membre de la secte du sommeil, vient juste de trouver la mort. Le tout est agrémenté de "possession" (par l'ingestion du liquide présent dans ce fameux cylindre), des scientifiques, et de sans-abris rôdant autour de l'église qui forcent l'équipe à rester cloîtrer dans ces lieux, au plus près de la menace.
On apprend par la suite que le réceptacle contiendrait Satan, le fils de l'anti-Dieu. Comme il existe des particules et des anti-particules, il existe un Dieu et un anti-Dieu. On apprend également que Jésus est un extraterrestre venu sur Terre prévenir l'humanité de cette menace d'outre-espace que constitue l'anti-Dieu et son fils...
On pourrait rigoler à cette évocation de Jésus comme extraterrestre, mais cette référence est révélatrice de l'aspect éminemment Lovecraftien de l’œuvre de Carpenter. Les divinités sont, ici, des entités vivants dans une autre dimension (pour l'anti-Dieu) ou venant de l'immensité du cosmos comme Jésus et Dieu (on pourrait encore en évoquer plus avec les thèmes du rêve et du sommeil, de Cthulhu...).

En outre, on suit une armada de scientifique, tout comme chez Lovecraft on trouve souvent des "héros" lettrés et cultivés. Ils servent de point de d'identification non ambigu pour le lecteur. L'altérité monstrueuse est rationalisée par ces esprits sensément libérés du joug de la superstition. Cette rationalisation de la menace n’amoindrit aucunement sa puissance évocatrice. L'horreur ne naît donc pas du mystère, de l'incertitude, mais au contraire de la connaissance, ou plutôt de la reconnaissance de la nature profonde de la "monstruosité". La découverte d'un élément sur-naturel (à prendre ici comme ce qui dépasse notre compréhension de la nature) vient directement bousculer la conception que l'on peut avoir du monde.
Il est très rare de voir dans un film horreur/fantastique, des protagonistes prendre deux secondes pour s'interroger sur les nombreuses implications de l'existence d'une "vie'" après la mort, sauf dans le cas de l'existence de fantôme par exemple. Chez Lovecraft, ainsi que dans Le Prince des Ténèbres, le monstrueux est véhicule d'effroi dans sa présence physique et concrète, mais également dans ce qu'il implique sur la nature de l'univers et du monde. Le malaise naît déjà chez les scientifiques à partir des premières analyses. Certains nient la véracité des données et croient à une blague, d'autres sont perplexes, et d'autres encore prennent déjà la mesure de ce qu'ils ont découvert. La terreur va crescendo avec la compréhension de l'objet...

On notera également que la menace n'est jamais réellement montrée dans son entière présence (on ne verra jamais qu'une main émerger d'un miroir), mais plutôt dans sa co-présence. Le mal s'incarne d'abord par l'intermédiaire des scientifiques (et dans une moindre mesure des sans-abris menée par ce bon vieux Alice Cooper). Il contamine et parasite plus qu'il n'existe de manière pleine et entière.
Dans la suite du récit, une jeune femme deviendra le réceptacle privilégié du contenu du cylindre. On verra alors le corps de cet hôte se modifier radicalement. On voit sa peau décrépir et son ventre se gonfler. Mais ce qu'on prenait comme une grossesse tournera à une "anti-naissance". Le ventre de la jeune femme se résorbera. Là où la naissance est une extériorisation, pour ne pas dire expulsion, cette anti-naissance est une "intériorisation". Cette femme ainsi transformée deviendra l'incarnation physique de Satan.
Dans Le Prince des Ténèbres, le mal est avant tout abstrait et pensé sur le mode du miroir. On a Dieu/Anti-Dieu, Jesus/Satan, naissance/anti-naissance, gravité/anti-gravité (on voit à plusieurs reprise du liquide s'écouler du cylindre de bas en haut), et enfin le point de passage entre le monde et l'anti-monde (le lieu de l'antimatière) se révèle être un miroir.
De l'aveu de Carpenter, il s'est inspiré de Bunuel et Cocteau (on peut penser à Orphée) pour cette thématique du miroir).

Avec ce film Carpenter se permet donc de mêler théologie et science, sans les mettre en réelle opposition. Son propos n'est pas de fustiger ou d'encenser tel ou tel discours, mais de montrer que l'Homme est totalement dépassé par la nature dans son horizon cosmologique. Idée que l'on trouve déjà chez Lovecraft (dans L’Appel De Cthulhu) :
"Ce qui est, à mon sens, pure miséricorde en ce monde, c'est l'incapacité de l'esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu'il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l'infini, et nous n'avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu'à présent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons ; alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres. "

Le Prince Des Ténèbres est une vraie réussite, tant dans sa mise en scène, son ambiance que dans son script. Il demeure malgré tout délicat à appréhender, eu égard à l'atmosphère étrange qui s'en dégage. Le film ne cherche pas la surenchère d'effets horrifiques et prend au contraire le partie d'une sorte de quiétude malsaine qui prend le spectateur à la gorge.
Le métrage n'est pas pour autant exempt de défauts (des acteurs pas toujours très bons, une amourette un peu plate, un personnage principal qui a, certes, une jolie moustache mais manque un peu de charisme), il n'en demeure pas moins une œuvre magistrale et loin d'être mineure dans la filmographie de Carpenter.



5

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